«Je le crois vraiment, il est vital d'aborder chaque jour avec le désir d'être heureux.»
Augustin Paluel-Marmont

Raymond Davignon (Atelier d'Ecriture - Nouvelle Librairie) (05 Gap)

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LE PANIER
Il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours ,et le vent glacial qui s'engouffrait sous ses guenilles rougissait ses bras chétifs. Il y avait longtemps que ses pieds et ses mains avaient perdu toute sensibilité et seuls les mouvements de ses yeux montraient aux passants, qui risquaient hâtivement un coup d'oeil vers lui, qu'ils pouvaient passer leur chemin en toute bonne conscience. Il les suivait du regard, jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans le ventre du grand magasin, en face duquel il avait choisi de s'installer. Il les voyait ensuite ressortir, les bras chargés de paquets, le visage éclairé par le sourire béat du chaland satisfait.
Le vigile qui surveillait l'entrée n'accordait que peu d'attention au va et vient incessant de cette clientèle, et maintes fois il s'était imaginé, qu'en profitant d'une courte absence du cerbère, il pourrait à son tour y pénétrer. Il avait également remarqué que ce dernier n'était pas insensible aux charmes féminins surtout quand ils étaient suivis d'un sillage parfumé. Il le regardait maintenant proposer à une élégante blonde son aide pour porter ses achats jusqu'à son véhicule. Une nouvelle fois la voie était libre et il lui suffisait de faire quelques pas pour se mêler à la foule et disparaître dans son anonymat.
Il avançait désormais à travers les rayons, préférant s'attarder dans ceux où s'étalaient tous les produits qu'il ne pouvait s'offrir. Tirés, poussés, les paniers virevoltaient autour de lui, emplis de mets succulents qu'il devait se contenter de regarder. L'un d'entre eux avait spécialement attiré son attention. Il suivait depuis un moment la petite dame qui concentrait son attention sur le choix longtemps réfléchi de tel ou tel article. Une fois le règlement effectué, il ne lui serait, de toute évidence, pas bien difficile de la convaincre d'accepter son offre d'assistance. Elle n'avait pas résisté quand il avait refusé de rendre le panier et, toujours avec le même sourire, l'avait regardé s'éloigner, alors qu'il tentait de dissimuler sous son manteau élimé le produit de sa rapine.
Il n'avait pas eu le temps d'aller bien loin, arrêté dans sa course par deux policiers en vadrouille, qui s'apprêtaient à poursuivre leur action d'éclat par la restitution de l'objet du délit à sa propriétaire. Mais elle n'en voulait plus, et avait expliqué qu'il s'agissait d'un cadeau qu'elle faisait pour soulager sa conscience de petite bourgeoise nantie. Soulagé par la tournure que prenaient les évènements, il avait confirmé que les chose s'étaient bien déroulées de cette façon, soutenu par l'heureuse victime qui avait ajouté qu'il n'avait pas nié.

Le parapluie

Quand ce rendez-vous avec des associés londoniens avait été décidé, il était loin d'imaginer qu'une tempête d'une rare violence allait s'abattre sur l'Europe du nord et qu'il devrait l'affronter. La veille du départ, il avait soudainement pris conscience qu'il n'avait jamais jugé utile de faire l'acquisition d'un parapluie, accessoire indispensable pour se déplacer dans ces contrées où le soleil n'apparaît que très épisodiquement, et seulement pour signaler la fin d'une averse, mais tellement inutile au bord de la Méditerranée. Il n'ignorait pas que l'accueil qui lui serait réservé dépendrait en grande partie de l'objet, sur lequel son choix se porterait. Il avait pris un soin tout particulier, après beaucoup d'hésitations, à se fixer, malgré son prix élevé, sur un modèle en soie griffé d'un grand créateur, dont il avait jusqu'à présent ignoré l'existence, mais dont le vendeur lui avait garanti qu'il produirait sur ses hôtes le meilleur des effets.
Pendant toute la durée du vol, et malgré des turbulences inhabituelles, il s'était efforcé de maintenir entre ses jambes le précieux instrument, afin qu'il ne subisse aucun dommage, et qu'il puisse, le moment venu l'arborer avec fierté.
A travers le hublot, il pouvait apercevoir le mouvement incessant des nuages, poussés par les rafales de vent, et le rideau que formaient sur l'horizon les trombes d'eau qui s'en échappaient.
Devant l'aéroport, la piste était inondée, et il devait, à la fois s'assurer qu'il ne poserait pas ses pieds dans une flaque d'eau, et éviter de placer son parapluie dans le lit du vent, de crainte de le voir se retourner. Arrivé en zone protégée, il avait pu enfin replier le précieux sésame, pour se diriger vers la salle d'attente, où il pensait retrouver ses confrères, convaincu qu'ils seraient séduits par son achat de la veille. Tout en avançant vers la barrière, il agitait frénétiquement son instrument pour en chasser les dernières gouttes.
" Hello, Monsieur François ! "
" Oui c'est bien moi, mais comment m'avez vous reconnu ? "
" Vous êtes le seul à n'avoir pas attaché votre parapluie. Un anglais ne s'autoriserait jamais, quand il ne l'utilise pas, à marcher sans avoir pris cette précaution. "
Soudainement, des images de son passé lui revenaient à l'esprit. Le professeur d'anglais avait dessiné au tableau un parapluie et demandait à ses élèves de décrire ce qu'ils voyaient.
" It's an umbrella "
" Yes, it's a french umbrella. Do you know why ? "
"Non "
" Si j'avais voulu présenter un parapluie anglais, j'aurais dessiné a rolled up silk umbrella ! "

Le livre
" Nathanaël, à présent jette mon livre, ne t'y satisfais point !"
Faut-il voir dans ce conseil une connotation prophétique ? Son auteur y avait-il songé ?
Rien n'est moins sûr, car dans sa grande sagesse, il invitait simplement le disciple à aller au-delà des connaissances acquises au cours de la cohabitation de deux esprits, celui qui apporte et celui qui reçoit.
Il est également peu probable qu'en 1933, les théoriciens de la nouvelle Allemagne, se soient inspirés de ce précepte pour allumer de grands feux au pied de la porte de Brandebourg, afin que soient détruits des témoignages, vieux parfois de plusieurs millénaires, sur notre humanité et son évolution.
Se souvient-on encore de l'Autodafé des Livres ?
Il le faudrait pourtant, car cet épisode constitue la démonstration du danger que représentent les livres pour ceux qui ont choisi de s'affranchir de toute idéologie humanitaire, afin d'imposer par la force leur vision apocalyptique d'un monde où toute idée qui s'écarterait du chemin, serait condamnée avant même d'avoir été exprimée.
Gardons nous d'être alarmiste dans cette période difficile et refusons de croire que l'Histoire n'est qu'un perpétuel recommencement et que les Autodafés ont change de forme.

Remarques

Nathalie, le 14/12/20 Je n'aurais pas imaginé ce contexte pour le mot "panier". Bien joué Raymond !
-> "à son tour y pénétrer" : pour moi le grand magasin est cité trop haut précédemment dans le texte pour qu'on y associe le "y". Je mettrais quelque chose comme "il pourrait à son tour pénétrer dans ce temple de la consommation" ou "dans cet antre du luxe/de la consommation."
-> "ils étaient suivis d'un sillage parfumé" : n'y-a-t-il pas là un pléonasme ?

Nathalie, le 27/11/20 Excellent !! J'ai pris l'avion avec toi, j'ai observé les nuages, j'ai senti l'odeur de la pluie et failli poser le pied dans la flaque à l'arrivée...

Nathalie, le 23/11/20 Oui Raymond, le livre, ce petit objet si inoffensif à première vue, est puissant et représente un danger pour ceux qui voudraient nous empêcher de penser... Belle prose ;)

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