«Je le crois vraiment, il est vital d'aborder chaque jour avec le désir d'être heureux.»
Augustin Paluel-Marmont

Didier Laclare (Atelier d'Ecriture Créative) (84 Cavaillon)

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L’APPART DES ANGES

J’essaie d’imaginer l’intérieur de leur demeure, leur cuisine conçue par Michael Curtiz*, mais Claudine m’interrompt rapidement.
– Il ne s’agit pas de l’appart. C’est « la part des anges » !
Tiens, me dis-je in petto, Nathalie fait référence à Ken Loach*. J’écris rapidement quelques lignes que Claudine lit par-dessus mon épaule.
– Tu es incorrigible ! Pourquoi faut-il toujours que tu tournes tout en plaisanterie ? – Parce que je ne voulais pas évoquer la « part des anges », qui me rappelle les temps lointains où j’essayais d’inculquer à de jeunes adultes des rudiments de connaissance sur les vins. La « part des anges » évoque immanquablement pour moi le Vin Jaune. – Le Nain Jaune ? Le jeu ? Qu’a-t-il à voir avec la part des anges ? – Pas le Nain Jaune…le Vin Jaune ! Le vin emblématique du Jura avec sa bouteille : le clavelin. Et non, ce n’est pas le clavecin, mais le clavelin, qui ne contient que 62 centilitres. Et si tu me demandes pourquoi cette mesure, je te dirais que pour ce vin qui vieillit au minimum 6 ans et 3 mois en fût de chêne, la « part des anges » représente 38 % du volume, ce qui ramené au litre laisse 62 centilitres, d’où la contenance spécifique du clavelin ! – Eh bien…pourquoi ne pas l’écrire ? – Parce qu’il me faut écrire une nouvelle, pas un cours sur les vins… Mais je me dis que dans le fond tu as peut-être raison… D’ailleurs je n’ai pas de fin pour ma nouvelle ! Sauf à tomber dans un fût de Vin Jaune et un délire alcoolico-jurassien, ce qui ferait une chute à mes écrits.

* La cuisine des anges (film de Michael Curtiz -1955)
*La Part de anges (film de Ken Loach 2012)

La chemise

Longtemps je me suis couché tard. Très tard !
A cette époque je gagnais ma vie en jouant au poker, dans des parties qui prenaient fin à l’aube. Jusqu’au jour où une suite de nuits malchanceuses m’a obligé à mettre un terme à cette vie de joueur. Un carré d’as ne peut rien contre une quinte flush… ! J’ai pris une déculottée mémorable et j’y ai perdu ma chemise.
Depuis je suis, comme le chantait Rika Zaraï, « sans chemise, sans pantalon » !

A perdre haleine

Le cordonnier

Alphonse N. (par souci de discrétion nous ne donnerons que l'initiale de son nom de famille) était cordonnier dans la petite ville de Chorges. Alphonse, que tous appelaient Al, se vit un jour obligé de courir derrière un client indélicat qui s'était emparé de son tiroir-caisse. Il courut derrière lui sans prendre le temps de se débarrasser de la petit trousse en cuir attachée à sa ceinture et qui contenait tous ses outils. Il courut longtemps derrière son voleur, à en perdre alène, poinçons et autres instruments nécessaires à l'exercice de son métier.
Il ne réussit pas à le rattraper et, dépité, se rendit au cinéma. Par chance, un film de Woody Allen était à l'affiche...

J'espérais vous tenir en haleine et vous faire découvrir la suite de l'histoire, malheureusement le cordonnier a disparu.
Chorges venait de perdre Al N.

Le podium

Podium :

  • Estrade inégalitaire du monde sportif, sur laquelle le plus méritant aux yeux du jury est placé le plus haut. Cette construction généralement démontable possède également une place moins élevée pour le second et plus basse encore pour le troisième du classement. Aucun des autres concurrents ne peut y accéder. Ils ne tenait qu'à eux de faire un effort pour figurer parmi les gagnants !

Le panier

Habituellement en osier, rotin ou bambou, le panier est généralement muni d’une anse de même matière.
Plus rares mais tout aussi solides vous pouvez trouver des paniers en châtaignier et dans certains pays des paniers en fibre de palmier. Dans l’enseignement national certains se sont essayés, sans succès, à en fabriquer en fibres de palmes académiques. Rectangulaire ou cylindrique, de taille plus grande, il est possible que ce soit un panier à linge (sale ou propre). S’il est en fil de fer et de forme sphérique, c’est probablement un panier à salade. Il servait à l’époque à essorer la salade fraîchement lavée. S’il est muni de fenêtres et de quatre roues, c’est également un panier à salade mais son usage est différent. Le panier peut se composer d’un cercle métallique auquel est attaché un filet aux mailles larges et ne possédant pas de fond, accroché 3,05 mètres de hauteur. Dans ce cas c’est un panier de basket (ne pas confondre avec une personne dépensière affublée du nom de « panier percé »).
S’il est constitué de rues étroites, de maisons anciennes et de différents escaliers c’est alors le Panier, quartier de Marseille à visiter lors de votre prochain passage dans la citée phocéenne.

(Pur hasard ! Que Richard n'y voit aucun plagiat)

Mémoire olfactive

Pendant mon enfance affamée de tendresse, blottie contre ma mère, j’avais pour habitude de nicher mes narines dans son cou et je me grisais de son odeur : l’union improbable du savon noir et de « L’Inattendu », ce parfum qu’elle utilisait à l’époque.
Avec la pudeur de l’adolescence, nos câlins se firent plus rares et plus distants. De cette époque, je retiens les effluves capiteux de sa crème corporelle : une senteur de rose. Cette période de ma vie marque l’âge des premières rencontres à la sortie du lycée, des premiers émois, des premiers rendez-vous. Je garde aussi en mémoire le parfum d’une amourette d’été : cette jeune fille rencontrée sur la plage à Erbalunga sentait le soleil, l’iode et l’huile de monoï. Une alliance qui me faisait rêver des îles de Polynésie…
Lors des deux années passées à Nice pour mes études, je rencontrai celle qui, bien des années plus tard, deviendrait ma compagne. Sa peau douce et blanche fleurait bon un parfum à base d’ambre et de cannelle et je ne me lassais pas de la respirer. Aujourd’hui encore, ce mélange me rappelle nos promenades nocturnes sur la promenade des Anglais.

Ma vie professionnelle m’amena à voyager dans toute la France. Les nuages nauséabonds et gris de la pollution industrielle, me firent regretter les parfums des ports du littoral atlantique imprégnés d’embruns fortement iodés, mais plus encore ceux des cités proches de la Méditerranée, où s’entremêlent exhalaisons de cuisine provençale et senteurs maritimes. Au cours de mes pérégrinations, je fis de nombreuses rencontres. Rencontres parfois heureuses, parfois beaucoup moins, mais ce que j’en retiens surtout ce sont les senteurs de chacune d’entre elles. J’ai oublié leurs prénoms, leurs yeux ou leur sourire, mais pas les parfums qu’exhalaient leur corps. Pour celle-ci c’était la senteur du mimosa associé à la cardamome, pour cette autre un mélange de violette et de muguet, pour cette autre encore l’odeur entêtante de la fleur d’oranger. Un parfum que je n’évoque jamais sans nostalgie, c’est celui d’une fleur dont le nom ne me revient pas sur l’instant. Seul me reste en mémoire son sobriquet, qui convenait si bien à celle qui l’utilisait : « l’amante de la nuit ». Un mélange d’effluves, avec un infime soupçon de frangipane. Au petit jour, après qu’elle ait déserté mon lit, la senteur en imprégnait les draps pour la journée.
Les années passèrent. Ma mère s’affaiblissait de jour en jour. Je décidai alors de mettre un terme à mes vagabondages et de revenir vivre auprès d’elle. La maison familiale n’avait que peu changé. Seules les odeurs étaient différentes. Le savon noir n’avait plus cours, le fumet des plats cuisinés avait disparu, les meubles n’étaient plus cirés depuis longtemps et n’embaumaient plus l’encaustique. Il flottait maintenant dans l’air un parfum de plantes sèches, de tilleul et de camomille. Même les vêtements de ma mère révélaient un parfum différent : maintenant, elle sentait bon la lavande.

C’est ainsi que je retrouvai celle qui est encore à mes côtés aujourd’hui. Elle était la directrice de l’école communale. Bien sûr, nous avions vieilli, mais elle était toujours aussi belle à mes yeux. Notre première embrassade me permit de humer sa peau : un subtil mélange floral et fruité à la fois, véritable hymne à la gourmandise, avait remplacé les fragrances de pivoine et de musc blanc qu’elle portait autrefois. Je découvris avec plaisir cette nouvelle senteur qui représente pour moi, aujourd’hui encore, le parfum d’un amour éternel.

Je n’ai rien oublié mais, l’âge venant, je m’égare parfois dans mes propos. Les mots m’échappent, les anecdotes se mélangent et, régulièrement, j’ai du mal à nommer telle personne ou telle autre personne. Seule ma mémoire olfactive est toujours présente, et c’est pour moi le meilleur moyen de les reconnaître …lorsque je ne suis pas enrhumé !

Parapluie

Comme le héron au long bec est emmanché d’un long cou, le parapluie est une toile imperméable emmanché d’une longue canne. Fermé, il est de peu d’utilité ; comme son nom l’indique, une fois ouvert il vous protègera de la pluie grâce à sa toile qui, maintenue en place par des tiges métalliques appelées « baleines », forme une sorte de cloche sous laquelle on s’abrite.
Il en existe de différentes tailles : du parapluie de golf, très large, au parapluie de ville assez étroit qui permet de circuler sur les trottoirs encombrés, en passant par les parapluies de la campagne, robustes et imposants. Si votre parapluie ne possède ni manche ni baleines, cela s’appelle un ciré (ou une capuche, dans sa version minimaliste).
Dans certains pays, suite à une mauvaise traduction/compréhension, le parapluie est appelé « umbrella » mais vous protège quand même de la pluie alors que, dans diverses contrées d’Afrique et d’Asie où les précipitations sont très peu nombreuses, il est utilisé en tant qu’ombrelle et protège ainsi les populations du soleil.
Objet indispensable dans le Nord, c’est ce que l’on offre à ses amis… en cas d’eau !

Le livre
Masquée par une couverture d’un carton plus ou moins épais, se cache une longue file de caractères typographiques, semblable à un train de fourmis quittant -ou regagnant- la fourmilière. Chaque insecte représente un wagon, chaque wagon représente un mot. Ceux-ci sont éventuellement séparés par des signes de ponctuation qui apportent une respiration dans la lecture et facilitent parfois la compréhension du texte. Lorsque la ponctuation est défaillante, il se produit régulièrement un embouteillage de mots.
Un train de mots forme une phrase. Bien souvent, celle-ci ne prend toute sa signification que lorsqu’elle est liée à ses congénères. Un nombre plus ou moins grand d’entre-elles, une fois mises bout à bout, vous donne un chapitre. Un livre compte habituellement plusieurs chapitres. Ainsi que les chapitres, les livres ne sont pas tous de même longueur ni de même qualité, mais tous ouvrent une porte sur un ailleurs.


Sérénité campagnarde

La maison, dissimulée au regard des rares automobilistes par la haie de peupliers qui bordent la route, est entièrement tournée vers l’arrière. Depuis sa chambre, Suzanne contemple rêveusement l’immense prairie qui, partant de l’habitation, se termine dans le lointain aux pieds d’une hêtraie. Sur le rebord intérieur de la fenêtre, elle a posé son livre. A ses côtés, une théière encore tiède côtoie une tasse en porcelaine bleue. Suzanne se plaît à regarder alternativement le bleu de celle-ci et le vert de la végétation, jusqu’à ce que les deux couleurs se mélangent. Elle reprend son livre et savoure quelques secondes le silence qui l’entoure avant de se replonger dans sa lecture.

Le calme environnant, les trois kilomètres qui la séparent du hameau de Bouzerolles, l’absence de maisons autour de la sienne avaient contribué à son choix. Après avoir emménagé, elle s’était présentée aux quelques fermes environnantes, et avait répondu de bon gré à la curiosité de leurs occupants. La question la plus souvent posée avait été : « Mais pourquoi quelqu’un de la ville comme vous vient se perdre ici ? » Elle expliquait alors qu’elle était à la recherche de silence. De ce silence qui n’existe pas dans les grandes agglomérations et que l’on ne trouve qu’à la campagne. Sa réponse avait provoqué bien des sourires, mais elle n’en avait pas compris la raison. Arrivée en Avril 2020, elle a profité d’un printemps tempéré et d’un été ensoleillé. L’automne l’a enchantée par ses couleurs flamboyantes et l’hiver ne s’est pas révélé très rude. Maintenant, près d’une année s’est écoulée et elle a été acceptée par les villageois comme par les fermiers et leurs épouses. Elle se fournit chez les plus proches en œufs frais et en légumes, ne se rendant qu’occasionnellement dans les rares commerces. Son désir de calme et de tranquillité est respecté par toute la population et Suzanne peut donner libre cours à son inspiration, n’étant dérangée que par le chant des oiseaux lorsqu’elle lit ou écrit. Car elle écrit. Et elle tient à terminer son premier roman avant la fin de l’été prochain.
La jeune femme laisse son regard vagabonder sur la prairie. Une fine épaisseur d’un brouillard léger plane juste à hauteur des herbes, transformant le « vert prairie » en verdure argentée. Trois vaches, échappées d’un quelconque enclos, paissent lentement et ajoutent à l’image d’Epinal d’une campagne paisible. Elle hésite à reprendre sa lecture, consciente que les jours et les semaines s’écoulent et que son livre est loin d’être terminé. Elle pousse alors son fauteuil et tire son bureau jusqu’à la fenêtre. Assise face à la prairie, elle ouvre le cahier dans lequel elle a noté quelques réflexions et les grandes lignes de ce qui sera, elle n’en doute pas, le chef-d’œuvre de la rentrée littéraire.
Quelques semaines se sont écoulées. La sérénité ambiante est propice à l’écriture. Chaque matin, une courte promenade dans la prairie lui donne l’occasion de faire un peu d’exercice et elle se félicite de son choix de villégiature : le grand air, l’espace et surtout le calme, le calme, le calme… Ce silence qui l’apaise et lui offre des nuits tranquilles. Sauf hier soir ! Il lui a semblé entendre des véhicules passer sur le chemin devant la maison. Elle n’y a pas prêté grande attention et s’est rapidement rendormie. Ce matin aussi, quelques vagues bruits de conversation, probablement des fermiers des alentours. Ce n’est qu’en ouvrant ses volets qu’elle voit une sorte de haut mur qui masque en partie la hêtraie et se prolonge de chaque côté de la prairie. Une scène surmontée d’un toit en toile avait été montée dans la nuit et plusieurs semi-remorques stationnent tout autour.
Une immense banderole verte tendue entre deux hautes perches annonce :

BIENNALE DE BOUZEROLLES
6 semaines de musique électro
60 DJ internationaux
260 000 personnes attendues

Remarques

Richard, le 22/11/20 Belle fin pleine d'humour. J'aime!
Nathalie, le 23/11/20 *Très belle (très originale !) métaphore pour le livre !
*Quant à la nouvelle "Vertes prairies", j'ai beaucoup aimé me laisser envahir par le calme de la campagne... les vaches... tout y était ! Et soudain la surprise ! Les oreilles qui déjà frissonnent à l'évocation du boucan à venir !! Quelle imagination ! Bien joué Didier :)
Zette 4/12/20 Merci pour ce récit parfumé, je l'ai "senti" comme tous les parfums de ma vie, de mon enfance. Nous n'avons pas oublié. Belle écriture.

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