«Je le crois vraiment, il est vital d'aborder chaque jour avec le désir d'être heureux.»
Augustin Paluel-Marmont

Tiboulen (Atelier d'Ecriture - Nouvelle Librairie) (05 Gap)

Le parapluie

Petite toile déperlante corsetée de baleines, juchée sur un manche rigide ou télescopique , destinée à nous protéger de la pluie.
Plutôt noir pour les cortèges funèbres, peut faire l’objet de couleurs ou de formes variées dans d’autres circonstances.
Ne dispense pas d’un vêtement de pluie ou de bottes imperméables car les gouttes, en tombant, ont tendance a rebondir et à couler à l’extrémité des baleines ce qui a de fortes chances de vous laisser la tête au sec mais les fesses et le bas du pantalon mouillé.
N’aime pas le vent qui le détrousse, le renverse et peut même l’emporter.
Peut être utilisé au printemps lors des premiers soleils en guise d’ombrelle (l’inverse n’étant pas vrai).
Autres usages: aide à la marche si la hauteur est bien adaptée et son extrémité recouverte d’un tampon antidérapant ( déconseillé avec les pliables ou automatiques) , arme de défense en cas de rencontre inopportune , crochet pour attraper une branche chargée de fruit qui dépasse indûment de chez votre voisin , voir aide au croche-pied si celui ci devient vindicatif …

Vertes prairies

Ceci est, bien sûr, une histoire vraie.
Une histoire normande , où les vertes prairies , colorent le paysage d’une herbe grasse et juteuse. Là, juste sous la brume matinale… Ça y est ? Vous y êtes ? Vous entendez peut-être Stone et Charden fredonner derrière vous, sur l’air de « made in Normandie », un refrain qui parle de filles aux joues rouges, de cerisiers en fleurs, de mare aux canards et de vaches rousses et blanches ? Oui ? Parfait , non seulement vous avez en tête la mélodie pour la journée, mais , en plus, vous êtes prêts pour pour les aventures de Marguerite.
Marguerite est une vache normande, née en Normandie 2 ans auparavant, donnant du bon lait normand et la meilleure crème qui soit. Marguerite est la Belle du troupeau, la préférée de Louis Legrand, fermier normand de père en fils. Marguerite était sélectionnée pour le salon agricole à Paris , mais les événements en ont décidé autrement en cette année 2020.
Marguerite est dépitée, un peu déçue de ne pas aller à la capitale. Elle commence à tourner en rond dans son champ. Marguerite est confinée, comme tout le monde en ce moment. Marguerite, elle, ce qu’elle voulait surtout, c’était se rendre au Mont St Michel. Il faut savoir que le Mont est aux vaches normandes ce que Lourdes est aux chrétiens. Sa grand-mère s’y était rendue lors d’un pâturage ambulant et racontait à longueur de temps ses merveilles et bénéfices. Marguerite avait retenu que le chemin qui y menait passait non loin et était balisé de part en part par 2 marques horizontales. Elle attendait que ce soit Francis, le commis, qui ferme la clôture; le samedi soir, il était toujours pressé de quitter la ferme pour rejoindre ses copains. Du coup, le portillon n’était pas toujours bien enclenché.
En ce premier dimanche de décembre, à l’aube, Marguerite prend la poudre d’escampette. Elle trottine au départ, humant l’air frais, grisée de cette nouvelle liberté. Tout lui semble extraordinaire, la fraicheur du petit matin, le soleil qui pointera bientôt à travers les nuages, ses sabots qui claquent sur les cailloux du chemin, la brise fine qui l’effleure …les balisages sont bien là , Marguerite est confiante et fière d’avoir quitter ses chaines.
Soudain, elle Le voit , silhouette massive sur l’horizon, si près maintenant et encore si loin, pourtant. Elle ralentit sa marche , observant la longue baie recouverte d’une eau verte agitée de vaguelettes mousseuses. Mais qu’est-ce donc que cela? Où est passé le chemin ? Une légère angoisse affleure, troublant sa tranquillité. Elle fouille sa mémoire, jamais sa grand-mère n’avait parlé de cela. Marguerite est un peu désorientée: que faire? Pas question de faire machine arrière, ça non, elle est trop fière. Elle tente d’avancer dans l’eau qui lui arrive vite au poitrail, renonce alors et fait demi tour sur la terre ferme. Le jour n’est pas encore complètement là. Attendons, se dit-elle ! Prenons un peu de répit.
Quand elle se réveille, quelques heures plus tard, le soleil est droit debout dans le ciel , et , Ô miracle, l’eau s’est retirée laissant voir un chemin bien tracé. Comment cela était-il possible ? Avait-elle rêvé ? Toute à sa joie , elle reprend sa marche plus légère que jamais. La route est longue, scintillante, comme ouvrant la mer en deux. Mon Dieu, se dit-elle, comme c’est beau !
La porte d’accès se dresse devant elle, ouverte. Personne pour accueillir cette reine en son royaume, pense-t’elle , ce qui ne l’empêche pas d’y pénétrer la tête haute et le pas majestueux. Les ruelles sont désertes, les échoppes sont closes, pas âme qui vive sur son chemin. Elle continue sa progression, grimpant entre les maisons de pierre, glissant, ici où là, un regard ébahi par dessus les toits. Quand elle arrive au pied de l’abbaye, Marguerite est ivre, ivre de liberté.
Elle s’accorde un moment avant d’y pénétrer. Elle est saisie par la fraîcheur et la lumière. C’est au moment où elle s’abreuve délicatement dans le bénitier que le recteur la découvre…
Lui non plus n’y croit pas ses yeux ! Une vache en son église ! Telle une apparition divine! Il n’a pourtant pas abusé du Calva hier soir… mais comment, « diable », a-t’elle fait pour arriver là? Tout à son étonnement, il se surprend à fermer les portes en veillant à ce que personne ne l’ait vue, pour profiter seul de cette découverte et se laisser le temps de la réflexion.
Il s’approche doucement de Marguerite, explore ses grands yeux en lui grattant la tête. Comme elle est belle et douce! Il se retourne plusieurs fois , fouillant du regard son église; un frère a du lui faire une farce et doit être tapi dans l’ombre prêt à rire ! Mais il ne voit personne, revient vers Marguerite et, à l’oreille, lui souhaite la bienvenue.
Marguerite est installée dans la petite cour qui jouxte le cloitre. Quatre brins d’herbe salée lui tiennent compagnie; dans un coin, un tout petit morceau de ciel. Elle attend; quoi, elle ne le sait pas vraiment. La magie du début s’est estompée. Le curé est gentil et plein d’attention mais elle se trouve un peu seule et à l’étroit. Il semble heureux de sa venue inattendue mais ne l’a pas présentée à ses frères et agit comme si elle était une clandestine. Il a imaginé qu’elle pourrait prendre la place du boeuf dans la crèche vivante. En période de confinement , on ne fera pas trop les difficiles …Il lui faut donc attendre 3 semaines dans le sanctuaire avant de pouvoir être exhibée.
Marguerite n’en peut plus.
Marguerite dépérit; son lait commence à tourner, sa robe est moins soyeuse. Ni l’eau bénite ni les encouragements du curé ne lui apportent un quelconque soulagement. Il faudra l’intervention du vétérinaire et de l’évêque pour qu’elle soit renvoyée , aussi piteuse que son curé, dans son pré.
La morale de cette histoire, mes amis, est qu’il n’y a pas plus de vrai dans les contes normands que d’herbe verte au Mont St Michel mais qu’il vaut quand même mieux vivre ses rêves que rêver sa vie…

Le livre Comment en parler au singulier ?
Ce serait un peu comme tenter de définir « l’homme » ou « la fleur », d’un seul trait, avec la précision de l’étymologiste mais sans rendre compte de ses apparences multiples , de ses caractères éclectiques et de sa poétique douceur.
Dans le petit peuple des livres, il y a les couleurs des albums de l’enfance, le plaisir de l’histoire racontée avant d’aller dormir, celui du frisson de l’aventure, du cœur serré par l’émotion.
Il y a ceux bien en ordre de marche, dorés sur tranche, dans la bibliothèque , petits majordomes dans leur uniforme de la pléiade. Il y a ceux, empilés sur la table de nuit, ceux écornés par le voyage, oubliés dans le train, ceux en attente, sur l’étal du libraire.
Ils vous regardent et , l’air de rien, vous appellent. Peut-être la pile un peu défaite, peut-être une photo en couverte ou un titre étrange. Vous ne pouvez vous empêcher de vous approcher, puis de leur gratter doucement le dos : sommes-nous faits pour nous entendre ? Et si la magie opère, vous l’effeuillez, parfois même vous l’ouvrez au cœur pour étancher votre curiosité.
Il y ceux, vainqueurs, qui caracolent en tête de gondole, cernés de l’écharpe rouge qui va leur permettre de rencontrer de nombreux lecteurs, passage délicat vers la célébrité.
Et puis , il y a LE livre, l’ami, celui qui est le votre, parfois celui du moment, parfois celui de tous les instants, avec qui vous avez grandi, qui vous ouvre le chemin du rêve, de la connaissance ou de la douceur. Vous revenez vers lui de temps en temps, par gourmandise, pour le plaisir du souvenir ou parfois pour se réconforter. Il est là, niché en vous, être singulier parmi tous les autres.

Remarques

Nathalie, le 03/12/20 Bravo pour cette description du parapluie que ne renierait pas F. Ponge !
. Quant au texte "vertes prairies" il est... chantant ? alerte ?... se lit avec plaisir ! Quelle imagination !
* Marguerite était sélectionnée pour le "salon de l'agriculture" plutôt que "salon agricole", non ?

Nathalie, le 23/11/20 J'adore............. cette écriture si poétique !! Bien joué Tiboulen :))

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